Force de frappe de Richard Ford

Je vous fais part d'une petite réflexion qui m'est venue à la lecture de l'article qui suit, extrait du magazine "Lire" d'octobre 2008.
http://www.lire.fr/entretien.asp/idC=52828/idR=201/idG=4


Je connais un peu cet auteur car il a écrit un certain nombre de nouvelles et d'histoires qui entrent dans les canons de l'Ecole du Montana (pour celles qui ne le savent pas encore c'était mon sujet de mémoire), mais le débat qui nous occupe ici est ailleurs.
Une interview littéraire; un entretien avec un "géant des lettres américaines"; on lit la première question: "Quel genre d'homme est Frank Bascombe?"; oui pourquoi pas; c'est une façon de commencer.
On admire bien évidemment la réponse de l'écrivain, parce que c'est un écrivain et qu'un écrivain a toujours une réponse brillante au bout de la plume ou, en l'occurrence, de la langue. Même quand la question, elle, n'est pas brillante.
Puis les questions s'enchaînent, sur l'intrigue du roman, sur la vie de l'auteur, sur la vie en général... on s'éloigne de plus en plus de la question brillante qui sauverait un peu l'entretien. L'écrivain peu à peu s'irrite, témoigne de son exaspération:

Vingt ans après sa première apparition, Frank Bascombe semble plus apaisé, moins pessimiste. S'est-il, avec l'âge et la maladie, réconcilié avec lui-même?
R.F.: Si je répondais à cette question de la façon dont vous l'avez posée, ce serait presque comme si je croyais que Frank était une vraie personne...

Et ce n'est pas le cas?
R.F.: Non. Non. Non. Frank Bascombe est un personnage de fiction. Je veux dire par là qu'il n'existe pas autrement qu'avec les mots que je lui prête. Je ne me préoccupe donc pas de son état psychologique d'un livre à l'autre: je n'ai pas écrit une série, où le personnage évoluerait selon une logique liée à son âge ou à sa psychologie, mais trois romans très différents.

Mais il est coincé, l'interviewer a sa liste de questions bêtes à poser, il ira jusqu'au bout.

Et puis on y vient; pas à la question brillante, il n'y en a aucune; mais au détour d'une question (peut-être un peu moins sotte que les autres), l'écrivain enfin reprend ses droits, retrouve sa verve, et décoche un coup avec une telle force de frappe que l'interviewer est dans les cordes:
Un écrivain a besoin de silence. D'un bureau. Et d'un Bic.

Votre style est très...
R.F.: Je vous arrête tout de suite: je ne crois pas au style.

Que voulez-vous dire?
R.F.: L'autre jour, j'écoutais à la radio une interview de l'architecte français Jean Nouvel. Il a dit quelque chose qui me semble superbe: «Je ne veux pas créer des bâtiments qui ont une signature.» Eh bien, moi, c'est pareil: je ne veux pas écrire d'histoires qui ont une signature. Rien ne me dérangerait plus que si l'on disait d'un de mes livres: ça ressemble à du Richard Ford. Non, je veux écrire une histoire qui soit un genre particulier d'histoire puis, le lendemain, écrire une histoire qui relève d'un autre genre et ainsi de suite. J'ai écrit des romans qui se ressemblent parce que le narrateur est le même, mais je ne crois pas que l'on puisse trouver une unité de style entre Un week-end dans le Michigan, Indépendance et L'état des lieux.

Non, justement. D'où ma question sur votre style...
R.F.: Que je vous empêche de poser puisque je ne crois pas au style. Le style, en littérature, c'est comme un toit doré sur votre maison: vous ne le dépassez jamais. Je ne veux rien qui puisse me retenir de faire ce que je veux faire. Or le style, si par malheur vous en avez un, vous retient.

Rien de tel qu'une bonne petite mise au point. Car je trouve cela assez irritant de voir qu'en face d'un écrivain, quel qu'il soit (mais d'autant plus un écrivain tel que Richard Ford), l'interviewer cherche absolument à ramener l'oeuvre à des sentiers battus et rebattus, à des questions d'ordre pseudo-psychologisants, à de grandes réflexions comme "mais qu'attend-il, alors, de la vie?", ou l'art de perdre une bonne occasion de se taire. L'art surtout de passer à côté d'un homme qui ne manque pas de choses brillantes à dire, encore faut-il témoigner d'un peu d'éclat soi-même car à mon sens la brillance appelle la brillance... pas la médiocrité.
Enfin le coup final est porté au moment où, après avoir déjà vu 36 chandelles, l'interviewer s'emmêle quelque peu les pinceaux et en arrive à se contredire de façon monumentale:
Frank Bascombe est-il Richard Ford?
[...] (L'auteur répond que non)
Une chose intrigue: vous avez inventé un personnage qui vit en banlieue, a divorcé deux fois, a perdu un fils, a eu deux autres enfants, a abandonné l'écriture roma-nesque pour devenir journaliste puis agent immobilier, se retrouve avec un cancer, se fait tirer dessus dans la rue... Or vous vivez loin de la banlieue et avec la même femme depuis quarante-quatre ans, vous avez fait le choix de ne pas avoir d'enfants et n'avez donc pas connu le deuil du fils, vous n'avez pas arrêté l'écriture après avoir publié un recueil de nouvelles, il semblerait que vous n'ayez pas de cancer et vous ne vous êtes pas fait descendre à coups de fusil...
Et après cela, on se demande encore si Frank Bascombe est Richard Ford??

Mais ce qui ressort de tout cela à mon avis ce n'est pas tant le ridicule de l'interviewer que la force des réponses de l'écrivain. On n'est pas forcément d'accord avec ce qu'ils en disent (je regrette mais pour ma part je vois du Richard Ford dans Wildlife et je retrouve ce même Richard Ford dans Rock Springs, et j'irais même encore plus loin! je retrouve aussi du James Welch, et du Jim Harrison, et du Norman McLean, et d'autres encore, qui ne manquent pas de style non plus), mais tout de même, c'est bien dit...



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